D’emblée, la région de Bruxelles-Capitale
qui avait souhaité réserver dans le projet
d’extension du Parlement européen une zone
affectée à un espace socioculturel polyvalent,
manifesta son intérêt pour le projet. Restait
au Parlement à accepter cette proposition d’implantation
d’un musée. Ce fut chose faite lors des
séances du 3 juillet et du 9 octobre 2002, où il
fut décidé de réserver à un “ Musée
de l’Europe ” une surface de plus de 5000m2
utiles, située au rez-de-chaussée et au
premier sous-sol de l’immeuble D4 dont les travaux
sont en cours, au cœur même du quartier européen
de Bruxelles. Des aménagements devraient permettre
d’accueillir d’ici trois ans l’exposition
permanente ainsi que des expositions temporaires, conférences
et débats. Le 14 novembre 2002, l’asbl (l’association
sans but lucratif) “ Musée de l’Europe ” était
reçue par le Commissaire Antonio Vitorino, alors
responsable des relations avec le Parlement, qui réaffirmait
le soutien – y compris financier – de la
Commission, étant prévu par ailleurs que
le secteur des entreprises publiques et privées
participe à hauteur de 7,5 millions d’euros
au projet. Dans cette perspective, quinze entreprises
ont d’ores et déjà signé une
convention dite des “ Membres fondateurs ”,
stipulant qu’elles s’engageaient chacune à verser
250 000 euros au futur “ Musée de l’Europe ”.
Enfin les autorités politiques belges ont confirmé à des
titres divers leur soutien financier à la création
du musée.
L’équipe de conception représentant
l’ensemble des compétences nécessaires à son
aménagement comprend notamment un comité scientifique
dirigé par l’éminent historien Krzysztof
Pomian. C’est à lui et à Marie-Louise
von Plessen, qui est également membre de ce comité en
sa qualité d’historienne et de commissaire
de nombreuses expositions, que nous avons demandé de
nous apporter des précisions sur ce qui doit aboutir
au début de 2007 à un “ Musée
de l’Europe ”. Ce musée, consacré à l’histoire
de l’idée européenne et à sa
réalisation, montrera aux Européens qu’ils
partagent une histoire et une civilisation communes,
que l’actuelle période d’unification
n’est pas la première, et qu’en outre
cette histoire partagée rend l’unification
actuelle possible. Cette construction, analysée
maintes fois d’un point de vue politique et économique
n’a encore jamais été présentée
dans la perspective historique de l’intégration
du continent sous une forme muséographique. Même
en l’absence de collections spécifiques,
le “ Musée de l’Europe ” viendra
combler une telle lacune. “ Le but est d’initier
les citoyens européens de tous âges à la
logique historique de l’entreprise d’unification
de l’Europe ” expliquent les initiateurs
du projet - qui parient davantage sur les jeunes générations
- étant implicitement entendu que, si par nature
elles sont plus favorables que leurs aînés à l’Europe
telle qu’elle se construit, cette construction
a trop mis l’accent sur les institutions et pas
assez sur les objectifs.
Mais comment dégager l’essentiel et faire
le point des constantes, des variables et des inconnues
de l’algèbre européenne ? Faisant
référence à l’unification,
le “ Musée de l’Europe ” proposera
un parcours scénographique réparti selon
trois actes. Le premier immergera le visiteur dans l’histoire,
le deuxième la rendra intelligible et le troisième
lui conférera un horizon de sens – celui
des valeurs partagées par tous les Européens
après y avoir imprimé sa marque, à la
fois ferment d’identité, enjeu du présent
et clé de voûte de l’avenir : valeurs,
entre autres, de paix, de liberté, d’égalité devant
la loi, de justice, ou de solidarité. La partie
centrale, la plus vaste et la plus détaillée,
donnera à voir mille ans d’histoire de l’Europe.
Y seront présentées trois périodes
d’unité européenne - incontestables
car successives, entrecoupées de deux périodes
de guerre. L’unité par la Foi règne
tout d’abord du XIe au XVe siècle, unité rompue
par les guerres de Religion, du début du XVIe
au début du XVIIIe siècle ; puis de la
deuxième moitié du XVIIIe siècle – période
des Lumières – jusqu’au premier conflit
mondial en 1914, on assiste au règne de la Raison,
là encore facteur d’unité ; c’est
ce terrain que bouleverse, de 1914 à 1990, ce
qu’on peut appeler la guerre des idéologies
sur laquelle s’articule la troisième période
d’unité qui est celle du projet européen
devenu une préoccupation majeure après
1945. Ainsi, le musée permettra-t-il de visualiser
l’idée que, fondée dans la division,
l’Europe a toujours contenu en elle les ferments
de son unité. Qui en douterait de nos jours ?
Et de même qu’on ne peut plus dire, se référant à ce
rêve séculaire de l’Europe qui désigne
pour la première fois une entité géopolitique
unique, que sa construction concrète affame l’imaginaire,
le “ Musée de l’Europe ”, permettra
désormais de voir en elle, autre chose qu’une
source de prébendes et de réglementations.
Enfin, on apprendra surtout qu’il est faux que
l’histoire n’enseigne rien. “ Pour
l’Europe, la leçon est claire ” nous
dit Krzysztof Pomian dans son livre L’Europe et
ses nations “ son pire ennemi inséré,
tel un virus, capable des plus étranges mutations,
c’est le particularisme national, étatique,
idéologique : choix de l’autarcie ou aspiration
au rôle hégémonique, quelles qu’en
soient les justifications. Rien ne dit qu’il soit
désormais inoffensif. Tout porte plutôt à croire
qu’il est assoupi, en attendant de retrouver sa
virulence. C’est seulement à condition de
produire un vaccin contre ses formes futures, pas encore
prévisibles, que l’on peut espérer
faire aboutir la troisième unification européenne. ” Le “ Musée
de l’Europe ” sera aussi un atout majeur
dans la construction de l’Europe.
E.de R.
Etudes européennes – Un musée de
l’Europe, pour quoi faire ? L’Europe doit-elle
passer par le musée ?
Krzysztof Pomian – C’est une bonne question.
Nous pensons, ou plutôt, il y a un groupe de personnes
qui pense que l’Europe doit passer – entre
autres – par un musée. De la même
manière que les prises de conscience des identités
nationales se sont faites notamment par l’intermédiaire
des musées, c’est-à-dire d’une
exposition des monuments du passé au regard de
chaque personne susceptible de s’y intéresser,
il est important que dans le cadre de l’Europe,
au titre dirai-je, d’une contribution à l’éducation à l’Europe, à la
fabrication des Européens, on puisse également
le faire, afin de favoriser cette sorte de conscience
européenne dont on parle beaucoup, qu’on
voit en pratique beaucoup moins, et dont nous sommes
un certain nombre à penser que si, tous, nous
ne nous en imprégnons pas, le risque grandira
de voir se renouveler des situations où les Européens
manifestent, comme ils l’ont encore fait récemment,
un désintérêt pour les affaires européennes,
avec à terme des conséquences néfastes
pour l’avenir de l’Europe même.
Etudes européennes – Cela signifie-t-il
que la Communauté européenne en est arrivée à compter
politiquement sur un musée ?
Krzysztof Pomian – Non, et c’est justement
là tout l’intérêt du projet.
En ce sens, il n’est pas inutile d’effectuer
un rapide rappel historique pour dire que l’origine
de ce musée n’est pas bureaucratique, autrement
dit qu’il n’émane en rien d’une
quelconque décision de la Commission européenne
ou de quelque autre instance officielle que ce soit.
L’idée de ce “ Musée de l’Europe ” résulte
en fait de l’initiative de plusieurs personnalités – belges
en l’occurrence, il faut le souligner – qui
ont pensé qu’il était souhaitable,
qu’à Bruxelles, la ville étant devenue
une sorte de capitale de l’Europe, il n’y
ait pas seulement des bureaux de parlementaires et des
bâtiments de la Commission, mais aussi une institution
culturelle européenne. L’une des particularités
de ce “ Musée de l’Europe ” à Bruxelles
est donc d’être issue de la “ société civile ” comme
on dit aujourd’hui et de relever en conséquence
d’un projet citoyen. Ce n’est d’ailleurs
que maintenant, après sept ans déjà,
que cette idée commence à produire des
effets, non pas encore sous forme d’un musée,
mais sous celle d’un groupe de travail qui essaie
d’amener un musée de l’Europe à l’existence.
Jusqu’à présent, il ne s’agissait
guère que d’une association sans but lucratif
patronnée par des institutions belges (j’insiste
fortement sur ce point) qui, bénéficiant
d’une certaine sympathie de la part des institutions
européennes, tentait d’imposer son projet
de musée. Mais ce qui est important, c’est
que l’idée vienne, non pas “ d’en
haut ”, mais si j’ose dire, “ d’en
bas ”. C’est l’Europe “ d’en
bas ”, pour paraphraser une expression célèbre,
en précisant tout de même que cet “ en
bas ” est plutôt relatif.
Etudes européennes – Votre souci est-il
avant tout éducatif ?
Marie-Louise von Plessen – C’est effectivement
notre souci, mais aussi celui de l’Europe des citoyens
représentée par des députés érudits
qui en connaissent l’histoire dont il faut également
instruire un très grand public, composé surtout
de jeunes gens. Cette histoire est celle de l’européanisation
du continent qu’il faut porter à leur connaissance, étant
donné que notre héritage historique de
l’enseignement du savoir est encore et toujours
profondément marqué par l’instruction
du XIXe siècle qui reposait sur le réveil
des mouvements nationaux et de la pensée nationale.
On en connaît les conséquences, qui auront été celles
des catastrophes du XXe siècle. Mais maintenant
qu’on se retrouve dans un réseau étendu
sur tout un continent, sans presque qu’on connaisse
son voisin, il importe précisément qu’une
institution comme un “ Musée de l’Europe ” permette
l’accès à ces connaissances d’une
manière pas seulement d’ailleurs didactique
mais visuelle.
Etudes européennes – Le “ Musée
de l’Europe ” ne risque-t-il pas d’être
néanmoins enfermé dans un projet éducatif
en ne disposant pas d’une collection propre ?
Krzysztof Pomian – Si nous voulons faire en sorte
que l’histoire de l’Europe soit intelligible,
nous voulons tout autant qu’elle soit intéressante.
Nous partons de la conviction que l’Européen
d’aujourd’hui, hélas ! et notamment
le jeune Européen, en a plus qu’assez d’un
discours technocratique sur l’Europe et qu’il
ne veut plus en entendre parler. Par conséquent,
un des défis que vous avons à relever – et
ce ne sont pas les défis qui manquent – est
celui de l’ennui qu’inspire en général
le trop plein de discours sur l’Europe. Notre réponse,
c’est un musée aux antipodes des propos
convenus et en plus animé, vivant, attrayant.
Mais, nous demande-t-on, alors comment pensez-vous élaborer
un musée sans avoir des collections propres ?
Je réponds d’abord que la majorité des
musées dans le monde a été constituée
sans collections propres au départ et j’ajoute
qu’un musée, une fois ouvert, provoque une
sorte d’appel d’air : il stimule les collectionneurs à lui
offrir leurs collections. Nous n’aurons évidemment
pas d’œuvres de Raphaël ni d’autres
artistes de même stature, mais nous pouvons avoir à plus
ou moins longue échéance une excellente
collection historique et artistique liée à l’intégration
européenne. Cela me semble tout à fait
réaliste, même sans disposer d’un
grand fonds d’acquisition. Si, par hasard, nous
avions plus d’argent, nous pourrions bien entendu
y parvenir plus vite. Lorsque je dis “ nous ”,
je songe à mes successeurs plutôt qu’à moi-même,
parce que je ne pense pas vivre suffisamment âgé pour
voir mes prévisions se vérifier.
Etudes européennes – Comment le musée
va-t-il retracer le parcours historique de cette entité au
départ purement mythologique, dénommée “ Europe ” ?
Krzysztof Pomian – L’idée à laquelle
nous sommes parvenus après de longues discussions,
c’est que nous n’entendons pas être
un musée de l’Europe au sens littéral
de cette expression, pour la simple raison que ce n’est
pas faisable. Comme Marie-Louise von Plessen vient de
le dire, nous voulons montrer l’histoire de l’européanisation
de l’Europe, c’est-à-dire nous concentrer
sur l’histoire de l’intégration du
continent européen, qui est un phénomène à plusieurs
niveaux. C’est au départ une intégration
religieuse et en même temps culturelle, par la
force des choses, parce que la religion, contrairement à ce
qu’elle est aujourd’hui, à savoir
une croyance personnelle qu’au mieux on manifeste
une fois par semaine, si ce n’est deux ou trois
fois dans son existence, dans les sociétés
d’Ancien Régime est la seule à organiser
impérativement et comme si cela allait de soi
l’ensemble de la vie individuelle et collective.
Aussi la religion chrétienne a-t-elle été le
principal facteur d’une uniformisation très
profonde de l’Europe. Uniformisation mais aussi
division puisque rapidement un schisme est intervenu
entre l’ouest et l’est, entre Rome et Constantinople.
Reste que la partie occidentale, celle de la chrétienté latine
qui se désigne comme christianitas, est profondément
intégrée sur le plan culturel et religieux,
dans une moindre mesure sur le plan économique
et pas du tout sur le plan politique après l’échec
de l’idée impériale. Et même
si tout cela explose sous la pression des mouvements
nationalitaires et de la Réforme qui nous font
entrer dans la période des guerres de Religion
entre les Etats et internes aux Etats, l’Europe émerge
de celles-ci en tant que forme sécularisée
de l’unité originairement religieuse, qui
s’appuie désormais non pas sur le pilier
de la foi mais sur le droit des gens ou la culture commune,
elle-même désormais sécularisée.
Ce qui souligne l’importance de la culture ancienne – grecque
et romaine – dans l’histoire européenne
et dans la constitution même de l’Europe.
C’est au sein de la République des Lettres
que s’organisent la coexistence et la coopération
des savants et des gens de lettres de confessions et
de nationalités différentes et que sont
définies les règles de méthode et
d’éthique qui régissent la science
moderne, expérimentale, instrumentale et mathématisée.
Tout cela ouvre une nouvelle période d’unité qui
néanmoins n’empêche pas les guerres,
considérées à l’époque
comme un règlement normal des conflits entre les
Etats. C’est cette longue histoire de l’intégration
européenne qu’il nous faut faire voir, non
pas à partir du mythe mais tout simplement à partir
des réalités historiques. Il s’agit
de montrer comment elle se déroule, en la divisant
d’une manière schématique en plusieurs
périodes, à savoir celle de “ l’unité par
la foi ” qui correspond à la grande période
de la chrétienté latine, puis celle des “ guerres
de Religion ” quand la chrétienté latine éclate,
celle ensuite de “ l’unité par les
Lumières ” qui voit une reconstruction de
l’unité, cette fois profane, celle également
des “ guerres des idéologies ” quand
cette unité par les Lumières éclate à son
tour, celle enfin de ces cinquante dernières années
que nous appelons “ unité par le projet ”.
C’est là le schéma d’ensemble
de l’histoire de l’Europe, telle que nous
avons choisie de la raconter, le squelette historique
sous-jacent sur lequel nous nous sommes mis d’accord
après de longues concertations.
Etudes européennes – Ne peut-on tout de
même pas faire remonter l’histoire de l’Europe à la
mythologie ?
Marie-Louise von Plessen – Le tissage de l’héritage
culturel est en lui-même la preuve d’une
transmission de la mythologie et de certains mythes généalogiques.
De même si on regarde de près la propagande
politique dans l’histoire, ce qu’on est bien
obligé de faire, on découvre pour presque
toutes les nationalités, une racine commune qui,
comme l’Arbre de Jessé, est ou serait fondée
sur des héritages venus de l’Antiquité ou
de la Bible. C’est ce qui, par exemple, fait remonter
l’arbre dynastique de Charlemagne jusque vers les
guerres de Troie et ses héros troyens, ou fait
se référer François Ier, s’opposant
au pape Léon X à Rome, directement à Charlemagne,
pour justifier son geste de prendre la place de l’empereur
du Saint Empire romain germanique. Il y a ainsi à travers
les siècles toute une communauté de différents
réseaux d’héritages dynastiques,
qui serait en effet pour tout regard porté sur
une longue durée, une des manières de rendre
l’histoire européenne visible mais surtout
compréhensible.
Etudes européennes – Alors pourquoi avoir
choisi de montrer cette histoire européenne faite
d’unifications et de ruptures, en commençant
dans les parages de l’an Mil ?
Krzysztof Pomian – La raison du choix de cette
date initiale est à vrai dire extrêmement
simple. C’est à partir du début du
XIe siècle, que l’Europe se stabilise avec
l’arrêt des migrations des peuples et que
le mouvement d’intégration de la chrétienté latine
peut dès lors commencer à jouer pleinement.
Au cours des siècles précédents,
les tentatives n’avaient certes pas manqué mais
toutes avaient été plus ou moins détruites
par la notamment par les invasions. A partir du début
du XIe siècle, les grandes migrations sont terminées
; s’il y a bien des mouvements internes à cet
espace, ce ne sont plus des invasions de forces extérieures à la
chrétienté latine. Il ne s’agit que
de déplacements intérieurs comme par exemple
le départ de Guillaume le Conquérant vers
l’Angleterre en 1066 ou l’installation des
Normands en Sicile. De ce point de vue, le début
du XIe siècle est intéressant d’autant
qu’il s’inscrit dans une autre perspective, à savoir
celle de l’acquisition par la chrétienté latine
de ses frontières quasi définitives ou
en tout cas définitives sur la plus grande partie
de leur tracé, à l’exception de la
petite portion de territoire située au nord-est
extrême correspondant aux trois républiques
baltes d’aujourd’hui, où la frontière
ne se stabilisera en fin de compte qu’au XIVe siècle,
en englobant finalement la Lituanie. C’est donc
essentiellement à partir du XIe siècle
que la frontière entre la chrétienté latine
et la chrétienté grecque, orthodoxe, ou
constantinopolitaine selon le terme que l’on utilise,
est grosso modo stabilisée sur presque tout son
parcours. Une sorte de premier élargissement a
même déjà lieu avec la christianisation
de la Bohême, de la Hongrie et de la Pologne. Voilà donc
des raisons purement historiques importantes de commencer
aux alentours de l’an Mil, qui ne sont pas du tout
liées à une quelconque mystique qui accorderait à cette
date une signification exceptionnelle, à Dieu
ne plaise !
Etudes européennes – Quelles sont maintenant
les possibilités de représentations muséographiques,
dont dispose un auteur d’expositions, pour transmettre
visuellement cette histoire ?
Marie-Louise von Plessen – Pour ce qui est des
moyens utilisés pour capter l’attention
des visiteurs, il s’agit de dégager des
strates afin de rendre visuelle et de façon répétitive
la découverte de ce continent européen
qui aura dans l’histoire constamment changé d’échelle
et d’étendue. La cartographie est un des
moyens qui peut nous y aider, non seulement par l’exposition
de cartes qui nous permettent de voir quelles furent
les différentes frontières intérieures
et extérieures, mais qui nous amènent à aborder
la question du changement des frontières en la
rapportant directement au changement par exemple du pouvoir
entre l’Eglise et les seigneurs, clé de
voûte de la hiérarchie sociale. Il y a ainsi
plusieurs axes catégoriques à développer
au fil du parcours de visite de l’exposition qui
par un regard posé sur l’histoire, permettent
d’approcher cette histoire.
Etudes européennes – Cela veut-il dire
aussi que ce Musée de l’Europe inscrira
l’histoire de l’intégration européenne
dans l’histoire mondiale ?
Krzysztof Pomian – Dans une certaine mesure, évidemment
oui, mais à l’impossible nul n’est
tenu ! Nous sommes d’abord limités par l’espace
muséal à notre disposition mais aussi par
notre ferme volonté d’éviter les
situations que provoquent les expositions physiquement
insupportables. Nous pensons d’une part que nous
aurons un public jeune et d’autre part un public
que de nos jours on appelle pudiquement du troisième âge.
Pour cette raison, il y a des limites à ne pas
franchir. En principe, la durée de visite ne devrait
pas excéder trois quarts d’heure, soixante
minutes tout au plus. Parmi les énormes problèmes
qui nous attendent et qui vont déclencher des
bagarres épiques au sein de notre petite équipe
de conception, celui qui consistera à élaguer,
sélectionner, et écarter n’est pas
le moindre. C’est très facile à dire,
mais ce sera plus difficile à faire, surtout quand
chacun d’entre nous en viendra à défendre
des choses auxquelles il tient. Nous saurons trouver,
du moins espérons-le, des compromis viables !
Etudes européennes – Alors à quand
l’ouverture du musée ?
Krzysztof Pomian – En gros et si tout va bien,
nous pensons inaugurer le musée au printemps 2007,
pour le cinquantenaire de la signature des Traités
de Rome. Par la suite, six mois à un an plus tard,
il nous faudra décider, car il est encore trop
tôt pour le faire, de mettre en oeuvre des expositions
temporaires qui viendront compléter l’exposition
permanente du musée. A partir de là, nous
entrerons dans un rythme de croisière, du moins
je l’espère, qui consistera à introduire
périodiquement une nouvelle exposition temporaire.
Un de nos souhaits qui, s’il se réalisait,
aurait une conséquence non négligeable
sur le coût de fonctionnement de notre institution,
serait que nos expositions temporaires puissent être
reprises de façon à être partagées
avec nos partenaires. Il est important de dire que nous
avons des collaborations très proches avec un
certain nombre de musées ; en France, il s’agit
par exemple du Musée des civilisations de l’Europe
et de la Méditerranée de Marseille, en
Allemagne, de Deutsches Historisches Museum de Berlin
et de Haus der Geschichte de Bonn, en Italie, des musées
de Turin. Nous collaborons aussi avec quelques petites
mais néanmoins importantes institutions comme
la Maison Robert Schumann à Metz ou celle de Jean
Monnet à Bazoches-sur-Guyonne. Ceci en espérant
que peu à peu l’horizon aille en s’élargissant
puisque nous ne sommes pas les seuls, loin de là, à manifester
un intérêt pour l’Europe. En effet
cet intérêt commence à entrer dans
la pensée de plusieurs musées désormais
préoccupés de reconfigurer leur collection
dans une perspective européenne.
Etudes européennes – Dans quel sens les
expositions temporaires pourront-elles être les
compléments indispensables de l’exposition
permanente du musée ?
Marie Louise von Plessen – Les expositions temporaires
pourront entrer dans toutes sortes de volets qui questionneront
des aspects variés comme par exemple celui de
l’Europe vue de l’extérieur en consacrant
une exposition à nos Nos cousins d’Amérique
issus de l’immigration européenne ou bien
une exposition à La Russie et l’Europe qui
est un sujet n’ayant pas du tout été exploité,
ou encore à l’histoire de la condition féminine
en Europe intitulée L’Europe est une femme.
Ceci dit, il y a bien sûr le grand défi
de pouvoir opérer avec des oeuvres à la
fois de grande envergure et de forte visualisation. On
ne peut le faire qu’en se rendant dépendant
de la grâce et de la volonté de collaborer
avec des musées, des bibliothèques ou des
archives (notamment en Belgique) mais à l’échelle
européenne. Il s’agit à ce sujet
de mener une politique très diplomatique mais
basée sur les normes établies par l’ICOM
(International Council of Museums). De fait, on ne peut
pas élargir la durée des prêts selon
son bon vouloir mais toujours d’après les
possibilités établies aux normes des conditions
de conservation qui sont les vrais régisseurs
de l’affaire. On s’est mis à la tâche
avec beaucoup de réflexion et de prudence pour
mener à bien le travail. Nombreux sont ceux qui
dans le domaine muséographique ont déjà clairement
manifesté leur intérêt, et si je
le dis, c’est vraiment à titre personnel
d’après les réactions que j’ai
pu entendre à plusieurs reprises d’un côté ou
de l’autre. Tout un réseau international
de musées attend de notre part comme une impulsion,
non seulement au niveau muséographique mais surtout
au niveau de l’élargissement des visions
muséographiques qu’ils pourraient à partir
de là attribuer à leur collection pour
les rendre plus flexibles et moins enfermées dans
l’histoire propre à leur collection. Ceci
crée tout un réseau d’échange
et de coopération qui aboutira, si tout va bien, à une
vitrine commune ouverte à tous les visiteurs.
C’est là une première voie sur laquelle
le premier pas a été franchi et accepté.
Propos recueillis par Eryck de Rubercy
Marie-Louise von Plessen : historienne, membre du Comité scientifique
pour le projet du Musée de l’Europe, à Bruxelles.
Auteur d’expositions, notamment : “ Marianne
et Germania, un siècle de passions franco-allemandes
(1789-1889) ”, Berlin et Petit Palais, Paris, 1997; “ Voyage à travers
le temps à Weimar : l’installation d’un
itinéraire d’histoire culturelle dans l’espace
urbain de la ville-capitale de l’Europe ”,
1999; “ Mare Balticum ”, Musée national
de Copenhague dans le cadre de la présidence danoise
de l’Union européenne, 2002: “ L’idée
d’Europe, projets pour une paix perpétuelle.
Concepts et utopies pour la Construction de l’Europe.
De la Pax romana à l’Union européenne ”,
Musée historique allemand, Berlin, 2003. La version
de cette exposition sur panneaux sans originaux, qui
a inauguré le Centre Culturel de l’abbaye
de Neumünster à Luxembourg, fait actuellement
l’objet d’une présentation itinérante
en Europe.
Krzysztof Pomian : historien et philosophe, directeur
scientifique du Musée de l’Europe, à Bruxelles.
Directeur de recherche au CNRS, Paris, il est aussi,
depuis 1999, Professeur à l’Université Nicolas
Copernic, à Torun, en Pologne. auteur, en français,
notamment de : L’ordre du temps, Gallimard, 1984;
Collectionneurs, amateurs et curieux (Paris-Venise, XVIe-XVIIIe
siècle), Gallimard, 1987; L’Europe et ses
nations, Gallimard, 1990; Sur l’histoire, Gallimard,
1999; Des saintes reliques à l’art moderne
(Venise-Chicago, XIIIe-XXe siècle), Gallimard,
2003.