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Un musée pour l’Europe
Un entretien avec Marie-Louise von Plessen et Krzysztof Pomian


Eryck de Rubercy, Essayiste, critique et traducteur

 

 


D’emblée, la région de Bruxelles-Capitale qui avait souhaité réserver dans le projet d’extension du Parlement européen une zone affectée à un espace socioculturel polyvalent, manifesta son intérêt pour le projet. Restait au Parlement à accepter cette proposition d’implantation d’un musée. Ce fut chose faite lors des séances du 3 juillet et du 9 octobre 2002, où il fut décidé de réserver à un “ Musée de l’Europe ” une surface de plus de 5000m2 utiles, située au rez-de-chaussée et au premier sous-sol de l’immeuble D4 dont les travaux sont en cours, au cœur même du quartier européen de Bruxelles. Des aménagements devraient permettre d’accueillir d’ici trois ans l’exposition permanente ainsi que des expositions temporaires, conférences et débats. Le 14 novembre 2002, l’asbl (l’association sans but lucratif) “ Musée de l’Europe ” était reçue par le Commissaire Antonio Vitorino, alors responsable des relations avec le Parlement, qui réaffirmait le soutien – y compris financier – de la Commission, étant prévu par ailleurs que le secteur des entreprises publiques et privées participe à hauteur de 7,5 millions d’euros au projet. Dans cette perspective, quinze entreprises ont d’ores et déjà signé une convention dite des “ Membres fondateurs ”, stipulant qu’elles s’engageaient chacune à verser 250 000 euros au futur “ Musée de l’Europe ”. Enfin les autorités politiques belges ont confirmé à des titres divers leur soutien financier à la création du musée.

L’équipe de conception représentant l’ensemble des compétences nécessaires à son aménagement comprend notamment un comité scientifique dirigé par l’éminent historien Krzysztof Pomian. C’est à lui et à Marie-Louise von Plessen, qui est également membre de ce comité en sa qualité d’historienne et de commissaire de nombreuses expositions, que nous avons demandé de nous apporter des précisions sur ce qui doit aboutir au début de 2007 à un “ Musée de l’Europe ”. Ce musée, consacré à l’histoire de l’idée européenne et à sa réalisation, montrera aux Européens qu’ils partagent une histoire et une civilisation communes, que l’actuelle période d’unification n’est pas la première, et qu’en outre cette histoire partagée rend l’unification actuelle possible. Cette construction, analysée maintes fois d’un point de vue politique et économique n’a encore jamais été présentée dans la perspective historique de l’intégration du continent sous une forme muséographique. Même en l’absence de collections spécifiques, le “ Musée de l’Europe ” viendra combler une telle lacune. “ Le but est d’initier les citoyens européens de tous âges à la logique historique de l’entreprise d’unification de l’Europe ” expliquent les initiateurs du projet - qui parient davantage sur les jeunes générations - étant implicitement entendu que, si par nature elles sont plus favorables que leurs aînés à l’Europe telle qu’elle se construit, cette construction a trop mis l’accent sur les institutions et pas assez sur les objectifs.

Mais comment dégager l’essentiel et faire le point des constantes, des variables et des inconnues de l’algèbre européenne ? Faisant référence à l’unification, le “ Musée de l’Europe ” proposera un parcours scénographique réparti selon trois actes. Le premier immergera le visiteur dans l’histoire, le deuxième la rendra intelligible et le troisième lui conférera un horizon de sens – celui des valeurs partagées par tous les Européens après y avoir imprimé sa marque, à la fois ferment d’identité, enjeu du présent et clé de voûte de l’avenir : valeurs, entre autres, de paix, de liberté, d’égalité devant la loi, de justice, ou de solidarité. La partie centrale, la plus vaste et la plus détaillée, donnera à voir mille ans d’histoire de l’Europe. Y seront présentées trois périodes d’unité européenne - incontestables car successives, entrecoupées de deux périodes de guerre. L’unité par la Foi règne tout d’abord du XIe au XVe siècle, unité rompue par les guerres de Religion, du début du XVIe au début du XVIIIe siècle ; puis de la deuxième moitié du XVIIIe siècle – période des Lumières – jusqu’au premier conflit mondial en 1914, on assiste au règne de la Raison, là encore facteur d’unité ; c’est ce terrain que bouleverse, de 1914 à 1990, ce qu’on peut appeler la guerre des idéologies sur laquelle s’articule la troisième période d’unité qui est celle du projet européen devenu une préoccupation majeure après 1945. Ainsi, le musée permettra-t-il de visualiser l’idée que, fondée dans la division, l’Europe a toujours contenu en elle les ferments de son unité. Qui en douterait de nos jours ? Et de même qu’on ne peut plus dire, se référant à ce rêve séculaire de l’Europe qui désigne pour la première fois une entité géopolitique unique, que sa construction concrète affame l’imaginaire, le “ Musée de l’Europe ”, permettra désormais de voir en elle, autre chose qu’une source de prébendes et de réglementations. Enfin, on apprendra surtout qu’il est faux que l’histoire n’enseigne rien. “ Pour l’Europe, la leçon est claire ” nous dit Krzysztof Pomian dans son livre L’Europe et ses nations “ son pire ennemi inséré, tel un virus, capable des plus étranges mutations, c’est le particularisme national, étatique, idéologique : choix de l’autarcie ou aspiration au rôle hégémonique, quelles qu’en soient les justifications. Rien ne dit qu’il soit désormais inoffensif. Tout porte plutôt à croire qu’il est assoupi, en attendant de retrouver sa virulence. C’est seulement à condition de produire un vaccin contre ses formes futures, pas encore prévisibles, que l’on peut espérer faire aboutir la troisième unification européenne. ” Le “ Musée de l’Europe ” sera aussi un atout majeur dans la construction de l’Europe.

E.de R.


Etudes européennes – Un musée de l’Europe, pour quoi faire ? L’Europe doit-elle passer par le musée ?

Krzysztof Pomian – C’est une bonne question. Nous pensons, ou plutôt, il y a un groupe de personnes qui pense que l’Europe doit passer – entre autres – par un musée. De la même manière que les prises de conscience des identités nationales se sont faites notamment par l’intermédiaire des musées, c’est-à-dire d’une exposition des monuments du passé au regard de chaque personne susceptible de s’y intéresser, il est important que dans le cadre de l’Europe, au titre dirai-je, d’une contribution à l’éducation à l’Europe, à la fabrication des Européens, on puisse également le faire, afin de favoriser cette sorte de conscience européenne dont on parle beaucoup, qu’on voit en pratique beaucoup moins, et dont nous sommes un certain nombre à penser que si, tous, nous ne nous en imprégnons pas, le risque grandira de voir se renouveler des situations où les Européens manifestent, comme ils l’ont encore fait récemment, un désintérêt pour les affaires européennes, avec à terme des conséquences néfastes pour l’avenir de l’Europe même.

Etudes européennes – Cela signifie-t-il que la Communauté européenne en est arrivée à compter politiquement sur un musée ?

Krzysztof Pomian – Non, et c’est justement là tout l’intérêt du projet. En ce sens, il n’est pas inutile d’effectuer un rapide rappel historique pour dire que l’origine de ce musée n’est pas bureaucratique, autrement dit qu’il n’émane en rien d’une quelconque décision de la Commission européenne ou de quelque autre instance officielle que ce soit. L’idée de ce “ Musée de l’Europe ” résulte en fait de l’initiative de plusieurs personnalités – belges en l’occurrence, il faut le souligner – qui ont pensé qu’il était souhaitable, qu’à Bruxelles, la ville étant devenue une sorte de capitale de l’Europe, il n’y ait pas seulement des bureaux de parlementaires et des bâtiments de la Commission, mais aussi une institution culturelle européenne. L’une des particularités de ce “ Musée de l’Europe ” à Bruxelles est donc d’être issue de la “ société civile ” comme on dit aujourd’hui et de relever en conséquence d’un projet citoyen. Ce n’est d’ailleurs que maintenant, après sept ans déjà, que cette idée commence à produire des effets, non pas encore sous forme d’un musée, mais sous celle d’un groupe de travail qui essaie d’amener un musée de l’Europe à l’existence. Jusqu’à présent, il ne s’agissait guère que d’une association sans but lucratif patronnée par des institutions belges (j’insiste fortement sur ce point) qui, bénéficiant d’une certaine sympathie de la part des institutions européennes, tentait d’imposer son projet de musée. Mais ce qui est important, c’est que l’idée vienne, non pas “ d’en haut ”, mais si j’ose dire, “ d’en bas ”. C’est l’Europe “ d’en bas ”, pour paraphraser une expression célèbre, en précisant tout de même que cet “ en bas ” est plutôt relatif.

Etudes européennes – Votre souci est-il avant tout éducatif ?

Marie-Louise von Plessen – C’est effectivement notre souci, mais aussi celui de l’Europe des citoyens représentée par des députés érudits qui en connaissent l’histoire dont il faut également instruire un très grand public, composé surtout de jeunes gens. Cette histoire est celle de l’européanisation du continent qu’il faut porter à leur connaissance, étant donné que notre héritage historique de l’enseignement du savoir est encore et toujours profondément marqué par l’instruction du XIXe siècle qui reposait sur le réveil des mouvements nationaux et de la pensée nationale. On en connaît les conséquences, qui auront été celles des catastrophes du XXe siècle. Mais maintenant qu’on se retrouve dans un réseau étendu sur tout un continent, sans presque qu’on connaisse son voisin, il importe précisément qu’une institution comme un “ Musée de l’Europe ” permette l’accès à ces connaissances d’une manière pas seulement d’ailleurs didactique mais visuelle.

Etudes européennes – Le “ Musée de l’Europe ” ne risque-t-il pas d’être néanmoins enfermé dans un projet éducatif en ne disposant pas d’une collection propre ?

Krzysztof Pomian – Si nous voulons faire en sorte que l’histoire de l’Europe soit intelligible, nous voulons tout autant qu’elle soit intéressante. Nous partons de la conviction que l’Européen d’aujourd’hui, hélas ! et notamment le jeune Européen, en a plus qu’assez d’un discours technocratique sur l’Europe et qu’il ne veut plus en entendre parler. Par conséquent, un des défis que vous avons à relever – et ce ne sont pas les défis qui manquent – est celui de l’ennui qu’inspire en général le trop plein de discours sur l’Europe. Notre réponse, c’est un musée aux antipodes des propos convenus et en plus animé, vivant, attrayant. Mais, nous demande-t-on, alors comment pensez-vous élaborer un musée sans avoir des collections propres ? Je réponds d’abord que la majorité des musées dans le monde a été constituée sans collections propres au départ et j’ajoute qu’un musée, une fois ouvert, provoque une sorte d’appel d’air : il stimule les collectionneurs à lui offrir leurs collections. Nous n’aurons évidemment pas d’œuvres de Raphaël ni d’autres artistes de même stature, mais nous pouvons avoir à plus ou moins longue échéance une excellente collection historique et artistique liée à l’intégration européenne. Cela me semble tout à fait réaliste, même sans disposer d’un grand fonds d’acquisition. Si, par hasard, nous avions plus d’argent, nous pourrions bien entendu y parvenir plus vite. Lorsque je dis “ nous ”, je songe à mes successeurs plutôt qu’à moi-même, parce que je ne pense pas vivre suffisamment âgé pour voir mes prévisions se vérifier.

Etudes européennes – Comment le musée va-t-il retracer le parcours historique de cette entité au départ purement mythologique, dénommée “ Europe ” ?

Krzysztof Pomian – L’idée à laquelle nous sommes parvenus après de longues discussions, c’est que nous n’entendons pas être un musée de l’Europe au sens littéral de cette expression, pour la simple raison que ce n’est pas faisable. Comme Marie-Louise von Plessen vient de le dire, nous voulons montrer l’histoire de l’européanisation de l’Europe, c’est-à-dire nous concentrer sur l’histoire de l’intégration du continent européen, qui est un phénomène à plusieurs niveaux. C’est au départ une intégration religieuse et en même temps culturelle, par la force des choses, parce que la religion, contrairement à ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir une croyance personnelle qu’au mieux on manifeste une fois par semaine, si ce n’est deux ou trois fois dans son existence, dans les sociétés d’Ancien Régime est la seule à organiser impérativement et comme si cela allait de soi l’ensemble de la vie individuelle et collective. Aussi la religion chrétienne a-t-elle été le principal facteur d’une uniformisation très profonde de l’Europe. Uniformisation mais aussi division puisque rapidement un schisme est intervenu entre l’ouest et l’est, entre Rome et Constantinople. Reste que la partie occidentale, celle de la chrétienté latine qui se désigne comme christianitas, est profondément intégrée sur le plan culturel et religieux, dans une moindre mesure sur le plan économique et pas du tout sur le plan politique après l’échec de l’idée impériale. Et même si tout cela explose sous la pression des mouvements nationalitaires et de la Réforme qui nous font entrer dans la période des guerres de Religion entre les Etats et internes aux Etats, l’Europe émerge de celles-ci en tant que forme sécularisée de l’unité originairement religieuse, qui s’appuie désormais non pas sur le pilier de la foi mais sur le droit des gens ou la culture commune, elle-même désormais sécularisée. Ce qui souligne l’importance de la culture ancienne – grecque et romaine – dans l’histoire européenne et dans la constitution même de l’Europe. C’est au sein de la République des Lettres que s’organisent la coexistence et la coopération des savants et des gens de lettres de confessions et de nationalités différentes et que sont définies les règles de méthode et d’éthique qui régissent la science moderne, expérimentale, instrumentale et mathématisée. Tout cela ouvre une nouvelle période d’unité qui néanmoins n’empêche pas les guerres, considérées à l’époque comme un règlement normal des conflits entre les Etats. C’est cette longue histoire de l’intégration européenne qu’il nous faut faire voir, non pas à partir du mythe mais tout simplement à partir des réalités historiques. Il s’agit de montrer comment elle se déroule, en la divisant d’une manière schématique en plusieurs périodes, à savoir celle de “ l’unité par la foi ” qui correspond à la grande période de la chrétienté latine, puis celle des “ guerres de Religion ” quand la chrétienté latine éclate, celle ensuite de “ l’unité par les Lumières ” qui voit une reconstruction de l’unité, cette fois profane, celle également des “ guerres des idéologies ” quand cette unité par les Lumières éclate à son tour, celle enfin de ces cinquante dernières années que nous appelons “ unité par le projet ”. C’est là le schéma d’ensemble de l’histoire de l’Europe, telle que nous avons choisie de la raconter, le squelette historique sous-jacent sur lequel nous nous sommes mis d’accord après de longues concertations.

Etudes européennes – Ne peut-on tout de même pas faire remonter l’histoire de l’Europe à la mythologie ?

Marie-Louise von Plessen – Le tissage de l’héritage culturel est en lui-même la preuve d’une transmission de la mythologie et de certains mythes généalogiques. De même si on regarde de près la propagande politique dans l’histoire, ce qu’on est bien obligé de faire, on découvre pour presque toutes les nationalités, une racine commune qui, comme l’Arbre de Jessé, est ou serait fondée sur des héritages venus de l’Antiquité ou de la Bible. C’est ce qui, par exemple, fait remonter l’arbre dynastique de Charlemagne jusque vers les guerres de Troie et ses héros troyens, ou fait se référer François Ier, s’opposant au pape Léon X à Rome, directement à Charlemagne, pour justifier son geste de prendre la place de l’empereur du Saint Empire romain germanique. Il y a ainsi à travers les siècles toute une communauté de différents réseaux d’héritages dynastiques, qui serait en effet pour tout regard porté sur une longue durée, une des manières de rendre l’histoire européenne visible mais surtout compréhensible.

Etudes européennes – Alors pourquoi avoir choisi de montrer cette histoire européenne faite d’unifications et de ruptures, en commençant dans les parages de l’an Mil ?

Krzysztof Pomian – La raison du choix de cette date initiale est à vrai dire extrêmement simple. C’est à partir du début du XIe siècle, que l’Europe se stabilise avec l’arrêt des migrations des peuples et que le mouvement d’intégration de la chrétienté latine peut dès lors commencer à jouer pleinement. Au cours des siècles précédents, les tentatives n’avaient certes pas manqué mais toutes avaient été plus ou moins détruites par la notamment par les invasions. A partir du début du XIe siècle, les grandes migrations sont terminées ; s’il y a bien des mouvements internes à cet espace, ce ne sont plus des invasions de forces extérieures à la chrétienté latine. Il ne s’agit que de déplacements intérieurs comme par exemple le départ de Guillaume le Conquérant vers l’Angleterre en 1066 ou l’installation des Normands en Sicile. De ce point de vue, le début du XIe siècle est intéressant d’autant qu’il s’inscrit dans une autre perspective, à savoir celle de l’acquisition par la chrétienté latine de ses frontières quasi définitives ou en tout cas définitives sur la plus grande partie de leur tracé, à l’exception de la petite portion de territoire située au nord-est extrême correspondant aux trois républiques baltes d’aujourd’hui, où la frontière ne se stabilisera en fin de compte qu’au XIVe siècle, en englobant finalement la Lituanie. C’est donc essentiellement à partir du XIe siècle que la frontière entre la chrétienté latine et la chrétienté grecque, orthodoxe, ou constantinopolitaine selon le terme que l’on utilise, est grosso modo stabilisée sur presque tout son parcours. Une sorte de premier élargissement a même déjà lieu avec la christianisation de la Bohême, de la Hongrie et de la Pologne. Voilà donc des raisons purement historiques importantes de commencer aux alentours de l’an Mil, qui ne sont pas du tout liées à une quelconque mystique qui accorderait à cette date une signification exceptionnelle, à Dieu ne plaise !

Etudes européennes – Quelles sont maintenant les possibilités de représentations muséographiques, dont dispose un auteur d’expositions, pour transmettre visuellement cette histoire ?

Marie-Louise von Plessen – Pour ce qui est des moyens utilisés pour capter l’attention des visiteurs, il s’agit de dégager des strates afin de rendre visuelle et de façon répétitive la découverte de ce continent européen qui aura dans l’histoire constamment changé d’échelle et d’étendue. La cartographie est un des moyens qui peut nous y aider, non seulement par l’exposition de cartes qui nous permettent de voir quelles furent les différentes frontières intérieures et extérieures, mais qui nous amènent à aborder la question du changement des frontières en la rapportant directement au changement par exemple du pouvoir entre l’Eglise et les seigneurs, clé de voûte de la hiérarchie sociale. Il y a ainsi plusieurs axes catégoriques à développer au fil du parcours de visite de l’exposition qui par un regard posé sur l’histoire, permettent d’approcher cette histoire.

Etudes européennes – Cela veut-il dire aussi que ce Musée de l’Europe inscrira l’histoire de l’intégration européenne dans l’histoire mondiale ?

Krzysztof Pomian – Dans une certaine mesure, évidemment oui, mais à l’impossible nul n’est tenu ! Nous sommes d’abord limités par l’espace muséal à notre disposition mais aussi par notre ferme volonté d’éviter les situations que provoquent les expositions physiquement insupportables. Nous pensons d’une part que nous aurons un public jeune et d’autre part un public que de nos jours on appelle pudiquement du troisième âge. Pour cette raison, il y a des limites à ne pas franchir. En principe, la durée de visite ne devrait pas excéder trois quarts d’heure, soixante minutes tout au plus. Parmi les énormes problèmes qui nous attendent et qui vont déclencher des bagarres épiques au sein de notre petite équipe de conception, celui qui consistera à élaguer, sélectionner, et écarter n’est pas le moindre. C’est très facile à dire, mais ce sera plus difficile à faire, surtout quand chacun d’entre nous en viendra à défendre des choses auxquelles il tient. Nous saurons trouver, du moins espérons-le, des compromis viables !

Etudes européennes – Alors à quand l’ouverture du musée ?

Krzysztof Pomian – En gros et si tout va bien, nous pensons inaugurer le musée au printemps 2007, pour le cinquantenaire de la signature des Traités de Rome. Par la suite, six mois à un an plus tard, il nous faudra décider, car il est encore trop tôt pour le faire, de mettre en oeuvre des expositions temporaires qui viendront compléter l’exposition permanente du musée. A partir de là, nous entrerons dans un rythme de croisière, du moins je l’espère, qui consistera à introduire périodiquement une nouvelle exposition temporaire. Un de nos souhaits qui, s’il se réalisait, aurait une conséquence non négligeable sur le coût de fonctionnement de notre institution, serait que nos expositions temporaires puissent être reprises de façon à être partagées avec nos partenaires. Il est important de dire que nous avons des collaborations très proches avec un certain nombre de musées ; en France, il s’agit par exemple du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée de Marseille, en Allemagne, de Deutsches Historisches Museum de Berlin et de Haus der Geschichte de Bonn, en Italie, des musées de Turin. Nous collaborons aussi avec quelques petites mais néanmoins importantes institutions comme la Maison Robert Schumann à Metz ou celle de Jean Monnet à Bazoches-sur-Guyonne. Ceci en espérant que peu à peu l’horizon aille en s’élargissant puisque nous ne sommes pas les seuls, loin de là, à manifester un intérêt pour l’Europe. En effet cet intérêt commence à entrer dans la pensée de plusieurs musées désormais préoccupés de reconfigurer leur collection dans une perspective européenne.

Etudes européennes – Dans quel sens les expositions temporaires pourront-elles être les compléments indispensables de l’exposition permanente du musée ?

Marie Louise von Plessen – Les expositions temporaires pourront entrer dans toutes sortes de volets qui questionneront des aspects variés comme par exemple celui de l’Europe vue de l’extérieur en consacrant une exposition à nos Nos cousins d’Amérique issus de l’immigration européenne ou bien une exposition à La Russie et l’Europe qui est un sujet n’ayant pas du tout été exploité, ou encore à l’histoire de la condition féminine en Europe intitulée L’Europe est une femme. Ceci dit, il y a bien sûr le grand défi de pouvoir opérer avec des oeuvres à la fois de grande envergure et de forte visualisation. On ne peut le faire qu’en se rendant dépendant de la grâce et de la volonté de collaborer avec des musées, des bibliothèques ou des archives (notamment en Belgique) mais à l’échelle européenne. Il s’agit à ce sujet de mener une politique très diplomatique mais basée sur les normes établies par l’ICOM (International Council of Museums). De fait, on ne peut pas élargir la durée des prêts selon son bon vouloir mais toujours d’après les possibilités établies aux normes des conditions de conservation qui sont les vrais régisseurs de l’affaire. On s’est mis à la tâche avec beaucoup de réflexion et de prudence pour mener à bien le travail. Nombreux sont ceux qui dans le domaine muséographique ont déjà clairement manifesté leur intérêt, et si je le dis, c’est vraiment à titre personnel d’après les réactions que j’ai pu entendre à plusieurs reprises d’un côté ou de l’autre. Tout un réseau international de musées attend de notre part comme une impulsion, non seulement au niveau muséographique mais surtout au niveau de l’élargissement des visions muséographiques qu’ils pourraient à partir de là attribuer à leur collection pour les rendre plus flexibles et moins enfermées dans l’histoire propre à leur collection. Ceci crée tout un réseau d’échange et de coopération qui aboutira, si tout va bien, à une vitrine commune ouverte à tous les visiteurs. C’est là une première voie sur laquelle le premier pas a été franchi et accepté. Propos recueillis par Eryck de Rubercy


Marie-Louise von Plessen : historienne, membre du Comité scientifique pour le projet du Musée de l’Europe, à Bruxelles. Auteur d’expositions, notamment : “ Marianne et Germania, un siècle de passions franco-allemandes (1789-1889) ”, Berlin et Petit Palais, Paris, 1997; “ Voyage à travers le temps à Weimar : l’installation d’un itinéraire d’histoire culturelle dans l’espace urbain de la ville-capitale de l’Europe ”, 1999; “ Mare Balticum ”, Musée national de Copenhague dans le cadre de la présidence danoise de l’Union européenne, 2002: “ L’idée d’Europe, projets pour une paix perpétuelle. Concepts et utopies pour la Construction de l’Europe. De la Pax romana à l’Union européenne ”, Musée historique allemand, Berlin, 2003. La version de cette exposition sur panneaux sans originaux, qui a inauguré le Centre Culturel de l’abbaye de Neumünster à Luxembourg, fait actuellement l’objet d’une présentation itinérante en Europe.

Krzysztof Pomian : historien et philosophe, directeur scientifique du Musée de l’Europe, à Bruxelles. Directeur de recherche au CNRS, Paris, il est aussi, depuis 1999, Professeur à l’Université Nicolas Copernic, à Torun, en Pologne. auteur, en français, notamment de : L’ordre du temps, Gallimard, 1984; Collectionneurs, amateurs et curieux (Paris-Venise, XVIe-XVIIIe siècle), Gallimard, 1987; L’Europe et ses nations, Gallimard, 1990; Sur l’histoire, Gallimard, 1999; Des saintes reliques à l’art moderne (Venise-Chicago, XIIIe-XXe siècle), Gallimard, 2003.